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La mobilisation d’une femme et de sa communauté pour protéger les tortues luths

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Suzan Lakhan Baptiste, membre fondatrice et directrice générale de Nature Seekers, s’entretient avec Age of Union pour discuter des mesures de protection de la tortue luth prises par l’organisation, de la transformation de sa communauté et du fait d’être une leader dans le domaine de la conservation. 

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Membre fondatrice et directrice générale de Nature Seekers, Suzan Lakhan Baptiste a de nombreuses leçons à partager sur le leadership dans le domaine de la conservation et le chemin qu’il a fallu parcourir pour y parvenir. « Beaucoup de gens disent que je suis complètement folle, dit Lakhan Baptiste à propos de son travail à Matura Beach, à Trinité, où l’organisation de conservation des tortues est basée. Je suis complètement folle de l’environnement, de ma communauté et de faire bouger les choses. »

Depuis le lancement de Nature Seekers, une organisation communautaire à but non lucratif qui se consacre à la protection des tortues luths, le village de Matura a connu une profonde métamorphose. « Quand j’ai rencontré Suzan, explique Dax Dasilva, fondateur de Age of Union, j’ai été profondément inspiré par sa détermination et sa persévérance à aider cette communauté côtière de Trinité à passer du braconnage à la conservation des tortues. » 

Inspirée par le leadership de Lakhan Baptiste et la portée de l’organisation, l’alliance Age of Union a annoncé un don de 1,5 million de dollars en septembre 2022 pour soutenir le travail de Nature Seekers en faveur des tortues luths et des sites de nidification vitaux le long de la plage de Matura. Cette semaine, Age of Union s’est entretenue avec Lakhan Baptiste pour en savoir plus sur le succès de Nature Seekers, son expérience dans le domaine de la conservation et ce que deux décennies de militantisme communautaire lui ont appris. 

Suzan Lakhan-Baptiste est née dans le village rural de Matura, sur la côte nord-est de Trinité, à quelques kilomètres seulement de la plage de Matura, lieu de nidification réputé des tortues luths. Le braconnage des tortues était monnaie courante dans sa jeunesse; Lakhan Baptiste passait le plus clair de son temps à jouer sur la plage et se souvient avoir vu des tortues dépecées, leurs membres prélevés de manière sélective pour être mangés, vendus ou servir d’appâts de pêche. « La plage de Matura était une foire d’empoigne, se souvient-elle. Quand j’y repense, c’était comme un cimetière. La plage était jonchée de carcasses… C’était un véritable carnage et du vrai gaspillage. »

En 1989, la division forestière du pays a fait de la plage de Matura une zone protégée et a lancé un appel encourageant les citoyens volontaires à se joindre à eux — même sur une base bénévole — pour faire appliquer ces nouvelles mesures et protéger les espèces menacées d’extinction. Motivés par cet appel, Lakhan Baptiste et quelques villageois animés du même esprit ont commencé à patrouiller sur la plage. Chaque nuit, ils quittaient le village, parcouraient trois kilomètres à pied jusqu’à la mer et longeaient le rivage, utilisant leurs lampes de poche parcimonieusement pour préserver les piles. 

Ces volontaires sont devenus les membres fondateurs de Nature Seekers. Lakhan Baptiste se souvient de plusieurs altercations avec des braconniers et des fonctionnaires qui ne faisaient pas respecter les nouvelles politiques environnementales de l’époque : « Lorsque je marchais sur la plage, on m’appelait la folle, la police des tortues ». Le groupe s’est également heurté à une certaine résistance du village de Matura. « Les habitants me disaient qu’il fallait faire venir des biologistes et des scientifiques, qu’une fille de la communauté comme moi ne pouvait pas vraiment faire quelque chose de positif. »

Fidèle à son engagement, le groupe a poursuivi ses patrouilles de surveillance nocturnes et a entrepris d’organiser des réunions dans le centre communautaire local de Matura. « Nous faisions constamment participer la communauté, explique Lakhan Baptiste. Nous n’avons jamais adopté une approche orgueilleuse. Le directeur général de Nature Seekers se souvient de l’arrestation d’un groupe de huit hommes pour avoir volé des œufs de tortue sur la plage. En vertu de la nouvelle réglementation de la division forestière, ces hommes risquaient six mois de prison et une amende de cent mille dollars. Lakhan Baptiste est intervenu pour négocier une autre solution : au lieu d’une peine de prison et d’une amende, les hommes rejoindraient Nature Seekers et aideraient à la surveillance nocturne. 

Au fil des ans, Lakhan Baptiste a acquis la conviction que l’éducation du public, l’engagement de la communauté et la compréhension de la nature socio-économique de ce travail ont largement contribué à faire passer sa petite communauté du braconnage à la conservation. Une partie de cet effort a été de souligner l’importance préhistorique des tortues luths. “Ces tortues étaient présentes à l’époque où les dinosaures peuplaient la Terre,” explique Lakhan Baptiste. Après que Nature Seekers a su démontrer que les tortues pouvaient générer des emplois durables dans les secteurs de l’écotourisme et de l’environnement, elle a reçu le soutien de l’ensemble de la communauté.

Aujourd’hui, Lakhan Baptiste se dit fière de son village, des bénévoles qui ont rejoint le mouvement et de ce qu’elle appelle le changement de paradigme qui s’est opéré au sein de sa communauté. “Nous sommes passés d’un cimetière de tortues à une maternité active où l’on voit des centaines de femelles chaque nuit, explique Lakhan Baptiste. J’ai vu des enfants de braconniers devenir des défenseurs de l’environnement.” Le fait que Nature Seekers a également embauché et formé des employés pour mener des recherches et collecter des données sur les espèces menacées a renforcé l’intérêt de la communauté pour l’initiative de conservation. “Je suis fière de dire que nous sommes devenus des scientifiques citoyens au sein de notre propre communauté,” ajoute-t-elle.

Lakhan Baptiste n’hésite pas à parler des obstacles qui entravent le travail de conservation, citant le manque de soutien financier, technique et politique. Si l’écotourisme s’autofinance, ce n’est pas le cas de la recherche scientifique et de la collecte de données. Pour que Nature Seekers et d’autres organisations similaires puissent poursuivre leurs recherches sur des espèces menacées comme la tortue luth, elles doivent s’assurer du financement nécessaire. À bien des égards, il s’agit d’une question de politique, explique Lakhan Baptiste : “Nous avons besoin du soutien des décideurs politiques de notre pays; ils doivent comprendre que nous sommes les gardiens de cette ressource.”

Malgré les multiples défis auxquels elle est confrontée, Lakhan Baptiste défend l’importance de la mobilisation locale et de l’engagement communautaire. Interrogée sur la manière dont elle promeut Nature Seekers et fait participer les gens, Lakhan Baptiste répond que les habitants de Matura passent toujours en premier. « Avant tout, nous commençons par notre communauté rurale locale parce que nous voulons qu’elle soit responsable, qu’elle soit fière de ses ressources, qu’elle soit responsable de la conservation des tortues de mer à Matura… Nous avons donc une publicité [à Matura], lance-t-elle avec le sourire, ‘pour toutes les personnes qui souhaitent devenir totalement folles de tortues, comme nous’. »

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Photos by Brendan Delzin

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